Les peintures murales de l’Eglise de Montrond

par Jean FOURNEE

Extrait de l’Annuaire des cinq départements de la Normandie publié par l’Association Normande
CONGRES DE L’AIGLE 1984

Je voudrais d'abord rendre hommage à Monsieur et Madame Georges Bozo d'Alençon, propriétaires de l'église désaffectée de cette ancienne paroisse du diocèse de Sées, pour l'intérêt qu'ils lui portent et les soins éclairés dont ils l'entourent. C'est à eux que l'on doit la découverte des peintures murales que purent admirer les membres de l'Association Normande au cours du congrès de 1984 et que leur présenta, en même temps que les autres particularités monumentales et mobilières de l'édifice, son accueillant propriétaire, vice-président de la Société Historique et Archéologique de l'Orne.

Malgré la perte irrémédiable d'une grande partie de son décor peint, dont les survivances se limitent au chevet et aux parois du chœur, l'église de Montrond est devenue un jalon précieux pour l'étude de l'évolution des thèmes, formes et techniques de la peinture murale en Normandie. Elle apporte une nouvelle preuve de l'importance et de la qualité de ce mode d'expression de l'art religieux dans nos diocèses. Contrairement à ce que l'on a trop souvent cru et affirmé en oubliant le grand nombre d'oeuvres occultées (sinon détruites) par le badigeon ou l'apposition des grands retables de l'époque classique. C'est précisément en déplaçant le retable de Montrond et en décapant avec beaucoup de précautions les murs de l'église que l'on a pu retrouver ces peintures médiévales que nous allons maintenant décrire.

LES SCENES ET LES PERSONNAGES

Chevet de l'église

Le décor du chevet plat est ce qui frappe le regard dès qu'on pénètre dans l'édifice. On regrette, sans en être surpris, que l'ouverture des deux portes d'accès à la sacristie (tardive) ait fait disparaître de grandes surfaces peintes et l'on est quelque peu étonné de voir l'ébrasement en plein cintre de la baie gothique centrale mordre sur le thème sus-jacent, ce qui, joint au style différent des rinceaux ornant l'intrados, permet de penser à un remaniement de cette baie.

Il y a trois niveaux dans les peintures du chevet.

Le niveau supérieur est limité en haut par une bordure trapézoïdale dont le décalage par rapport à la voûte en berceau actuelle laisse supposer que l'église a été surélevée.
Ce niveau supérieur est consacré au Jugement Dernier.

Au centre le Christ Juge, assis sur un trône cubique, étend ses bras latéralement, mains ouvertes pour laisser voir les paumes meurtries d'où s'échappent, en ocre rouge, des filets de sang. Le sang coule aussi de ses pieds. Sa tunique et son manteau s'entrouvent pour laisser voir le torse et la plaie du côté droit.

De part et d'autre du Christ, un peu plus bas que lui, sont agenouillés à sa droite, Marie; à sa gauche, Jean l'Evangéliste. Tous deux élèvent vers lui leurs mains jointes dans le geste de la supplication.
C'est le thème classique de la Deisis, la «grande prière» d'intercession, mais à la manière de l'Occident aux 13ème et 14ème siècles, car dans l'art oriental les deux intercesseurs sont la Vierge et Jean le Baptiste, et non pas l'Evangéliste. Il est bon de faire remarquer que l'art d'Occident reviendra au Baptiste dès le 14ème siècle. On peut, rien qu'à cet indice, affirmer que la peinture murale de Montrond est antérieure au 15ème siècle.

A la hauteur des épaules du Christ volètent latéralement deux angelots tenant des instruments de la Passion: à droite la Croix, à gauche peut-être le fouet de la flagellation.

Derrière la Vierge et derrière saint Jean on voit un ange buccinateur dont la longue trompette, tournée vers le sol, fait surgir les morts du tombeau. Il y en a quatre à gauche, et deux seulement à droite, mais ces deux-là sont des clercs: l'un est un barbu à large tonsure, l'autre est imberbe et sa tonsure est beaucoup plus réduite.

Du niveau moyen, séparé du supérieur par une bande rectiligne ornée d'un rinceau fleuronné, il reste, à gauche et le long de la fenêtre d'axe, la silhouette d'un évêque mitré et crossé. La corne de sa mitre a une forme régulièrement triangulaire dont la base outrepasse légèrement le frontal, d'où une angulation (très modérée) du raccord. Ce frontal est bordé d'un galon circulaire, peint à l'ocre rouge, d'où monte vers la pointe de la mitre un ruban de même largeur, flanqué, de chaque côté, d'un motif ornemental arrondi peint à l'ocre jaune. En somme cette mitre est tout à fait conforme à celles de la deuxième moitié du 13ème siècle.

Quel est cet évêque ? Etant donné son emplacement, il s'agit très vraisemblablement du titulaire de l'église, c’est-à-dire de saint Paterne, alias saint Pair, le célèbre évêque d'Avranches au 6ème siècle.

De l'autre côté de la baie, ce qui reste de la scène peinte, mutilée par le percement de la porte, est facile à identifier: c'est le Baptême du Christ.

Le visage de Jésus et le haut de son buste apparaissent en frontalité, avec l'extrémité de sa main droite, index et médius levés, les autres doigts fléchis, dans le geste de l'enseignement (plutôt que de la bénédiction).

A côté de lui se tient Jean-Baptiste. Il appuie sa main droite sur l'épaule du Christ et sa main gauche le domine pour l'infusion baptismale (jointe à l'immersion).

A droite on ne voit plus que la tête de l'ange qui portait les vêtements de Jésus.

Pourquoi cette scène à cet emplacement ? Parce que saint Jean-Baptiste est patron secondaire de l'église (sans doute le patronus loci, c'est-à-dire de la communauté paroissiale).

Quant au niveau inférieur, dans sa partie intacte derrière l'autel actuel, Il est décoré à l'ocre rouge du dessin d'un faux appareil à double trait, encadrant de petits motifs ornementaux en forme de fleurs à cinq pétales, ou plus précisément de quintefeuilles.

Enfin, au-dessus de cet autel, la baie gothique, au meneau central bifurqué en Y, comporte dans ses embrasures la silhouette de deux personnages en pied: à gauche saint Pierre (avec l'inscription si nette qu'on la croirait refaite: Saint Petrus), à droite saint Paul (Saint Paulus). Les visages sont conformes à la tradition: barbe courte, collerette de cheveux autour d'une large tonsure pour saint Pierre: calvitie partielle et barbe longue pour saint Paul. Pierre a l'index droit levé et ce qu’il tient dans sa main gauche doit être un fragment de clef, Paul presse un livre contre lui et l'on croit deviner, juste au-dessous du livre, un reste de garde d'épée.

Mur Nord du chœur

A la hauteur du sanctuaire, on reconnait sans difficulté les trois rois Mages debout l'un près de l'autre. Le mieux conservé est celui de droite. Il est couronné et son visage est barbu. Il tient dans sa main droite un vase sacré en forme de calice sans ornements, à tige cylindrique, avec un nœud sphérique lisse.

Le roi voisin est imberbe et de traits plus jeunes. Ce qu'il tient ressemble à un ciboire dont le couvercle est sommé d'un fleuron.

Du troisième roi Il ne reste plus qu'un fragment de ses vêtements.

A la partie inférieure du mur, sous les rois, subsistent quelques éléments d'une arcature peinte à l'ocre rouge.

En s'éloignant vers la nef, on voit tout d'abord les restes d'une Annonciation, avec la Vierge assise, nimbée, et, se dirigeant vers son visage, le rayon divin colombifère. La colombe du Saint-Esprit apparaît nettement, nimbée elle-même, en silhouette claire sur le fond ocré du rayon. Tout le reste a disparu.

Vient ensuite une représentation qu'on est bien étonné de trouver à cet emplacement: celle du Pélican symbole du Christ. Ce qu'on voit ne peut être mieux commenté que par un texte de saint Augustin sur le psaume 101: « Cet oiseau, écrit-il, se blesse grièvement lui-même et répand son sang sur ses petits, lesquels revivent sous l'infusion du sang ». C'est exactement ce qu'a voulu nous dire le peintre de Montrond. Le sang qui jaillit de la poitrine blessée est figuré par des traînées d'ocre rouge vers chacun des jeunes pélicans, au nombre de quatre, dont on ne distingue plus que la tête.

La légende du Pélican a été popularisée au 13ème siècle par l'Adoro te, dont on attribue la paternité à saint Thomas d'Aquin (vers 1260). Or ce qu'il convient de noter, c'est que cette légende apparaît ici dans sa version symbolique primitive, avec sa référence exclusive au caractère purificateur du sang du Christ, c'est-à-dire avant son transfert eucharistique, avec le thème de l'oiseau nourrissant ses petits de sa propre chair.

La scène suivante est la Visitation. De Marie, tête nue, cheveux ondulés traités en ocre clair, on distingue encore assez bien les traits du visage. Celui de sainte Elisabeth est effacé, mais on devine qu'elle était voilée et avait le menton pris dans une touaille (comme les dames d'un certain âge). Sa main droite est tendue vers Marie. Le bas du corps a disparu.

La série se termine par une scène à peu près totalement effacée et qui était peut-être la Fuite en Egypte (?). On croit deviner, à la partie supérieure de l'emplacement supposé de la composition, une tête voilée: celle de Marie (sur l'âne ?); et, de part et d'autre du vide iconographique, des silhouettes d'arbres, avec peut-être un oranger à droite.

Mur Sud du choeur.

Ce mur a surtout pour intérêt ses deux piscines-crédences, à double cuvette chacune (donc antérieures au 15ème siècle), voisines l'une de l'autre. La plus proche du chevet, qui est aussi la plus petite, était, pense-t-on, destinée au maître-autel. L'autre, plus grande, aurait été creusée pour l'autel de la Vierge. Seule cette dernière est décorée de rinceaux peints et de quintefeuilles.

De ce côté Sud, ne subsiste, en fait de peintures murales figuratives, qu'un fragment de saint personnage nimbé, imberbe, aux traits juvéniles, aux cheveux courts, vêtu d'une tunique claire et d'un manteau foncé, qu’iI est impossible d'identifier, comme il est impossible d'émettre la moindre hypothèse valable sur la scène à laquelle il se rattachait.

LES MOTIFS ORNEMENTAUX

Les bandeaux d'encadrement des scènes sont de deux types. Celui qui circonscrit le Jugement Dernier est à décor de ruban plissé (avec alternance d'éléments clairs et foncés). Mais le bandeau sous-jacent est orné d'un rinceau festonné dont chaque courbe porte un faisceau de trois tigelles.

    Les champs sont parsemés de petits motifs qui se ramènent à quatre types:
  • des quintefeuilles (ou roses) aux éléments arrondis
  • des étoiles à 6 rais avec 6 perles, une dans chaque intervalle
  • des croix à branches égales, droites ou en X, cantonnées de fleurons à trois pétales
  • des fleurs de lis héraldiques, celles-ci seulement autour de la scène du Baptême du Christ

Je rappelle que la fenêtre d'axe et l'une des crédences sont décorées de rinceaux d'un type différent de ceux du bandeau du chevet. Ils sont beaucoup moins stylisés.

Pour tout cet ensemble pictural, la gamme des couleurs se borne à deux teintes: un ocre clair (jaune) et un ocre rouge-brun.

COMMENTAIRES

Ces peintures murales, qui sont d'une bonne qualité de composition et de dessin, forment un ensemble stylistique homogène. A quelle date peut-on les attribuer ? Je pencherais volontiers pour la seconde moitié du 13ème siècle, époque de la vitrerie de la cathédrale de Sées, dont Montrond est si proche ou peut-être pour le début du 14ème siècle.

Elles offrent plus d'une ressemblance avec celles de Saint-Céneri le Gerei, en ce qui concerne notamment les motifs ornementaux. Mais la grammaire utilisée en Normandie par les peintres d'églises ne diffère pratiquement pas de celle des autres régions de la France. On trouve un peu partout des bandes à ruban plissé, des rinceaux, des quintefeuilles et petites roses, des fleurs de lis, des étoiles à branches multiples avec ou sans perles intercalaires, et le même faux appareil à décor de petites roses.

Ce qui est le plus intéressant ici, c'est le thème du Jugement Dernier, moins par sa composition que par sa date et son emplacement. Il est classique de dire que ce thème est réservé à la façade occidentale, soit à l'extérieur, en sculpture (pour la Normandie: Bayeux, Saint-Maclou de Rouen, abbatiale d'Ivry, porche de Bosc-Bordel en Seine-Maritime), soit à l'intérieur, en peinture murale (Champs, dans l'Orne: Nojeon-le-Sec, dans l'Eure: jadis, Saint-Clair-sur-Elle, Manche). En réalité on le trouve à d'autres emplacements, par exemple au portail Nord de Saint-Pierre de Caen, au portail des Libraires de la cathédrale de Rouen. Il n’a aucune place attitrée quand il s'agit d'un vitrail. Il peut arriver que ce vitrail occupe le chevet de l'église, par exemple dans trois paroisses de la Manche: Ceaux, Genêts, Mesnil-Rainfray. Mais trouve-t-on en Normandie d'autres lieux que Montrond où le thème soit peint au chevet de l'église ?

Il y eut Carantilly, dans la Manche. Malheureusement les peintures découvertes en 1953, furent détruites malgré l'intervention de l'abbé Lelégard.

Il y a aussi La Trinité-des-Laitiers, dans l'Orne (canton de Gacé). Son Jugement Dernier est connu, partiellement du moins, depuis que l'abbé Desvaux en a parlé dans l'Annuaire Normand de 1895 (p. 39, note 1). Il l'a même daté du 14ème siècle. Et c'est le même problème qu'à Montrond. Le chevet, contre lequel on a aussi bâti une sacristie au siècle dernier, est masqué à l'intérieur par un immense retable. J'y suis allé en août 1963. En m'aidant d'une échelle et en éclairant avec une lampe électrique l'étroit espace compris entre le retable et le mur dont la baie a été obturée, j'ai vu effectivement des restes de peinture sur les ébrasements de cette baie, et j'ai cru reconnaitre au-dessus la silhouette du Christ Juge. Je me suis demandé comment l'abbé Desvaux avait pu en voir davantage, au point de comparer ces peintures à celles de Saint-Céneri le Gérei. Je ne désire nullement la disparition du retable, mais il ne doit pas être impossible d'avoir accès à ce qu'il cache, et d'enrichir ainsi notre connaissance du thème iconographique dont l'église de Montrond nous offre un modèle plein d'intérêt.