François Rouan

La butée sur la beauté

Propos recueillis par frère Philippe Markiewicz

François Rouan est un peintre abstrait, mais sa peinture a toujours été travaillée par le corps.
C’est à partir de la contradiction apparente qui se trame autour de ces deux propositions, que s'est élaborée une œuvre foisonnante et complexe.
La peinture y occupe une place centrale, mais il a aussi travaillé d'autres médiums, la photographie, le film, et plus récemment le vitrail, comme pour la cathédrale de Nevers.

Au sujet de votre peinture, vous revendiquez à la fois la beauté et le « mal foutu ». Qu'est-ce que cela signifie ?

Dans le contexte des années soixante, on voulait s’inscrire dans l'histoire du modernisme: l'idée était de ne surtout pas retomber dans l'illusionnisme perspectif de la peinture classique. C'était la doxa ambiante que je ne discutais pas. Mais j'ai eu assez vite l'intuition qu'il fallait travailler sur l'épaisseur du plan pictural. Cela m'apparaissait comme une métaphore de la complexité que le peintre doit affronter. Et d'abord de la sienne propre. Voir c'est aussi ressentir, et c'est immédiatement faire retour sur ce qu'on éprouve. On se trouve alors face à trois objets: l'objectivité de ce que vous regardez, puis la figure intérieure produite par l'émotion qui en découle, et comme cette figure ne se superpose pas à l'objet, on va alors bricoler du langage, fût-il mental, pour essayer de rendre compte de ce décalage. C'est dans cette non-superposition que commence pour moi le travail de la peinture. Si vous avez un trop bel objet, l'adhérence est immédiate. Mais si le bel objet a le pouvoir de fissurer quelque chose dans la prodigieuse rencontre avec la beauté qu'il vous offre, alors cette expérience m'apparaît plus juste du point de vue de la vérité. Par exemple dans la littérature, il y a des textes qui entrouvrent un passage par lequel tout d'un coup le lecteur s'échappe. Et sans vous en rendre compte vous avez déjà tourné plusieurs pages et vous êtes déjà parti ailleurs, et il vous faut revenir en arrière. La question devant l'art, c'est de savoir si il y a une possibilité de rencontre avec une beauté qui vous donne à éprouver un bouleversement au plan sensible suffisamment fort pour qu'il y ait la nécessité d'essayer d'établir une passerelle entre ce que vous voyez et ce que vous ressentez. C'est le contraire du spectaculaire contemporain qui cherche à produire un effet d'immédiateté. Il y a une chose dans l'art d'aujourd'hui dont je me méfie beaucoup: c'est la fabrication de trop beaux objets que le discours peut articuler et immédiatement partager. La beauté est souvent recouverte par la puissance de l'image, une image faite pour que l'on désire la posséder. Ce qui est beau c'est l'autre versant, le moment où il n'y a plus de maîtrise, vous vous laissez entamer par une émotion qui vous met en résonance.

Vos tableaux sont des « tressements » de toiles préalablement peintes pour jouer l'une sur l'autre, l'une dans l'autre. Vous tressez ainsi la figure et l'abstraction, le corps et le décor. Qu'est-ce que la référence à Matisse, que l'on évoque toujours pour parler de votre œuvre, nous dit de vos recherches ?

Mes derniers travaux sont un hommage à Matisse dans son rapport à l'Orient: ce qui m'intéresse, c'est d'observer chez lui comment il a toujours cherché à replacer le corps dans un espace plus large, qui ne l'enfermerait pas dans une enceinte étroite. Le chemin pour lui a été le décoratif, d'où son intérêt pour l'art islamique.
Le décoratif est aujourd'hui une catégorie totalement disqualifiée. Pour moi, il s'agit d'une tentative d'ouvrir un espace plus large que l'étroitesse de chacune de nos petites personnes, d'accueillir une multiplicité d'histoires, pour construire une œuvre qui appelle à se tenir d'une certaine manière. Prenez l'exemple de l'architecture: il n'y a pas de rupture totale entre une grande architecture pensée pour le plaisir, e faste, la représentation, et l'architecture sacrée: elles ont toutes deux l'ambition d'agir le corps, de vous conduire à vous tenir. Le décoratif est l'un des éléments du dispositif d'embarquement des corps.
Les revues de «décoration », elles n'ont pour but que de fabriquer des images destinées à donner envie de posséder les choses. Cela crée une accumulation qui vous enferme, sans construire un espace de partage.

Pourtant nous sommes encore souvent tributaires du less is more des théoriciens du modernisme: des espaces blancs, vides, zen...

Il a une fascination des grands espaces vides. Mais c'est toujours en vue de fabriquer et de consommer de l'image: ce n'est qu'une grande bouche pour aspirer ce que les boutiques peuvent offrir. On retrouve le même phénomène dans l'art contemporain. Il joue avec le grand espace blanc de l'exposition, il permet une déambulation, tout y semble offert, sans nécessité de réflexion. Vous ne pouvez pas avoir de butée sur la véritable beauté, qui est affaire de décalage entre le visible et le ressenti...
C'est un trouble sensible qui fait que vous n'arrivez pas à appareiller ce qui est ressenti avec l'objet du regard. Peut-être qu'une architecture même vide et blanche peut produire une expérience sensible terriblement brûlante. Mais les gens qui vous disent que c'est beau et que c'est zen, ce sont des gogos qui sont toujours portés par la mode: ils savent à l'avance que c'est bien, et ils ne vous disent jamais rien de la vérité de leur regard sur cet espace parfaitement glacé.

J'aimerais revenir sur le « tressage ». Une des expressions les plus abouties de ce principe se trouve à mon avis dans vos vitraux de la chapelle de Montrond dans l'Orne. En découvrant cette église et ses peintures médiévales, j'ai été frappé par votre Jeu de dialogue et d'intrication entre la mémoire et le présent. Pourriez-vous nous en parler ?

Dominique BozoDominique Bozo

Dominique Bozo, alors délégué aux Arts plastiques, nous avait embarqués dans cette aventure des vitraux de Nevers. Un jour, il m'invite chez lui dans l'Orne et me demande de faire des vitraux dans cette minuscule église rurale et isolée dans les champs qui appartenait à sa famille. Ma réponse a été immédiate: « Cette église n'a besoin de rien ! ». Le jour de ses funérailles, dans cette même chapelle. J'ai dit à son fils que j'avais réfléchi. J'avais senti à quel point ces fenêtres ne pouvaient pas rester en verre blanc. Quelques années plus tard, son fils m'appelle: ils avaient décidé d'accepter. Le jour de l'inauguration, quelqu'un m'a remercié d'avoir si bien restauré les fresques, alors que je n'étais intervenu que sur les vitraux ! C'était pour moi une confirmation: une intervention sur la lumière pouvait redonner vie aux fresques. Ce qui m'intéressait, c'était de garder la simplicité des fenêtres telles que je les avais trouvées, en utilisant un verre plaqué feuilleté, tel un papier calque. En travaillant le jaune d'argent, j'avais observé que sur le côté extérieur il amenait comme un fantôme de dessin. Je voulais transférer ce qui était en train de s'effacer sur les murs, des éléments de décor du Jugement dernier, en les mettant à la fenêtre. Il n’y a plus que quelques promeneurs et des vaches qui passent autour de cette chapelle isolée. J'avais fait des photos de fragments de corps. Je suis parti de morceaux de membres démultipliés avec l'aide d'un graphiste pour créer une sorte de grisaille. Cela m'a permis de réaliser un voile sérigraphique dans lequel se tressent ces images de corps et la trace du Jugement dernier du XIIIème siècle.

Qu'il s'agisse de Matisse, d'une fresque médiévale ou du gothique flamboyant des baies de la cathédrale de Nevers, vous partez souvent d'une rencontre...

À quinze ans, je suis tombé sur une paire de fesses: celles de la baigneuse de Courbet au musée Fabre. À côté il y avait des présences féminines de toutes sortes, je me suis dit: « Si c'est ça la peinture, alors c'est ce que je veux faire !».Même si j'ai fait les Beaux-Arts, j'ai l'impression d'avoir surtout appris en allant voir des œuvres, pour retrouver, dans ma rencontre avec certaines peintures, ce qui avait pu déclencher un jour cette folie de décider « je veux faire ça ». De quoi s'agit-il ? Il y eut là comme une rencontre amoureuse ou amicale, ce que j'appelle la butée: butée qui advient d'une expérience sensible et qui vient déchirer la répétition obsessionnelle des gestes du quotidien. Cette butée, sur un tableau par exemple, vous pousse à penser que, peut-être, pour être capable de réaliser une telle chose, il faudrait s'amender, se tenir différemment. Entrer dans une église, c'est d'ailleurs la même expérience: il faut se tenir d'une certaine manière. Ce n'est pas qu'on nous l'aurait appris.

Nous ne sommes pas très loin de la notion d'art sacré...

Je n'ai pas envie d'opposer le sacré au profane. Même un artiste ou un philosophe athées et matérialistes peuvent, par la nature de leur parole et la maîtrise de la forme, vous amener à faire cette expérience de vacillement à la fois sur le présent et sur une histoire qui vient de loin, que vous ne pouvez que pressentir et qui vous dépasse. Vous entrez en résonance. Une résonance qui fait que le présent de ce que vous ressentez à cet instant est amplifié par quelque chose que vous ne pouvez peut-être même pas désigner, parce que vous n'avez pas forcément la culture adéquate. Ma culture religieuse est presque inexistante, mais en même temps, je n'aurais jamais pu, même très jeune, affirmer comme on l'entend souvent, que le religieux renvoie à la violence et à la guerre.

Peut-être est-ce dû au fait qu'on pense au religieux en termes d'identité, alors que le sacré, comme l'art, sont une ouverture à l'autre...

La notion d'identité me fait horreur. Pour moi ce qui est la vie, c'est d'achopper sur l'autre. Quand ça passe par la forme symbolique, c'est encore plus fort. J'étais il y a peu dans la cathédrale de Laon: les vaches des tours que l'on voit de loin m'enchantent: elles parlent de ce pays, de son histoire et de ses hommes; puis j'entre dans la nef, il fait froid, c'est glacé, et tout d'un coup il y a ce baptistère carolingien dans un coin. Une vraie rencontre amoureuse ! Je l'ai regardé comme j'aurais regardé une sculpture moderne. Il y a eu rencontre avec « l'autre « sans utiliser forcément de majuscule. Une situation qui vous fait bouger, vous tenir d'une certaine manière. Ce qui m'intéresse, c'est d'observer ce quelque chose qui arrive de très loin et qui produit un effet de présent. Comment l'autre vous modifie instantanément, par l'expérience sensible de la bu1ée. Une expérience de dépossession qui ouvre une fente, une déchirure, elle vous coupe, vous sépare. Il va falloir recoller, ré-appareiller, mais il reste toujours une empreinte, un stigmate. Quelque chose s'est passé. Et c'est dans la mesure où vous pouvez négocier avec toutes ces empreintes que l'avancée dans la vie est extraordinaire. C'est comme une succession de micro conversions. La respiration même du vivant a à faire avec ces moments la. Et ça peut passer par des choses très triviales. Pour moi, c'est ça le sacré. Quand bien même vous déclareriez que le ciel est vide.